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PAROLES DE SPECTATEURS #4

Nous souhaitons donner la parole aux spectateurs. 
Nous leur avons demandé de nous raconter leur amour du théâtre, leur première fois, leurs souvenirs, leurs émotions…

COMMENT NAÎT L’AMOUR DU THÉÂTRE ? PAR ANNE-MARIE LARDEAU

D’une famille nombreuse, versée surtout sur la musique, j’ai toujours connu le collectif : nous chantions en chorale, dirigés par notre frère aîné, nous faisions partie d’une association sportive, et j’adorais participer aux spectacles, monter sur scène pour danser, défiler lors des commémorations nationales ! En classe, j’aimais beaucoup notre prof de Français, Mademoiselle P., qui nous faisait jouer des pièces de théâtre. Je crois pouvoir dire que notre vie, maison toujours ouverte, quand il y en a pour 10, il y en a pour 12, et plus, m’a rendue réceptive à l’accueil.

Nous allions aux JMF, et écoutions tous les dimanches, religieusement, les concerts de la Salle Pleyel. Tout ceci avec grand plaisir.
Mais notre nombre ne nous permettait pas d’aller au théâtre.
C’est la rencontre avec Jean-Marie et nos deux années au Cameroun qui ont scellé cette naissance.
Nous avons toujours été en accord sur les choix de nos vies.

Adolescente, j’aimais beaucoup les langues, et mon rêve était de devenir interprète. La vie en a décidé autrement, mais je reviendrai sur ce mot.

Nous étions à Yaoundé, jeunes mariés, JM en coopération, et moi, professeur dans un collège camerounais, pour assurer une partie de notre subsistance, et pour ne pas rester « sans rien faire » comme beaucoup de femmes de coopérants. 
Nous participions aux activités culturelles existantes, cinéma, et Centre culturel français.
Le responsable de l’animation du Centre culturel français, croisant JM lui propose de jouer Lucky dans « En attendant Godot ».
Bien sûr, il a accepté et moi avec. Une expérience très positive, puisque l’année suivante, Jean-Claude Amyl, le nouveau responsable du Centre culturel a donné avec Jean-Marie un montage de Baudelaire, et mis JM en scène dans Les Méfaits du tabac. Le virus était né !

Nous n’avons pas vécu mai 68 en France ! Jean-Marie rageait d’être loin, pas moi. Je n’étais pas encore frottée à la contestation de par mon milieu d’origine. De retour en France, en 69, JM nommé au Lycée Grandmont, cette grosse machine, fait ses armes de chimiste.

Trois événements vont faire éclore la suite : Les Crabes de Roland Dubillard, 1789 par le Théâtre du Soleil, et Woodstock, au cinéma.
Nous sommes alors tous deux emballés.

Jean-Marie se dit très vite qu’il veut donner aux élèves ce qu’il a reçu à Yaoundé. Très vite il fait travailler les élèves au sein d’un club théâtre. 
A partir de ce moment, le théâtre a ponctué notre vie.
La première pièce au Lycée Les Crabes. Un hasard, non bien sûr !
Pendant toutes ses années d’enseignant il a monté chaque année un spectacle au Lycée. J’étais bien sûr spectatrice fidèle, et beaucoup plus : notre maison a été souvent délestée d’accessoires, et de costumes, le temps des représentations. Et je donnais mon avis sans concessions.
J’ai toujours été assistante logistique, soutien matériel et moral, et œil extérieur quand je pouvais le faire. 

Nous avons vu rapidement des spectacles à la Comédie de Touraine, puis pris des abonnements au Centre dramatique de Tours, suivi tous les spectacles créés ou invités par André Cellier, que nous avons défendu mordicus. Avons continué avec Pierre Lefèvre, puis Gilles Bouillon. Avons aussi profité de nombreux déplacements collectifs à Paris, en particulier au Théâtre du Soleil.

Je n’ai jamais souhaité monter sur les planches, mais ma formation professionnelle a pour base la Technesthésie, technique issue d’une expérience théâtrale. Sa fondatrice a écrit un petit livre intitulé Le Théâtricule et le caleçon d’écailles. Dans ma profession de formatrice à l’expression orale, la référence au théâtre était permanente. J’ai d’ailleurs souvent eu la sensation que je « jouais » un rôle quand je travaillais. Par contre, j’ai le souvenir du travail théâtral dans le cadre de ma formation, et d’avoir été confrontée à cette expérience : croire que l’on fait une déclaration d’amour à son partenaire, alors que ceux qui nous regardent nous disent que c’est une engueulade qu’on transmet !!!

Le plaisir que j’ai pris professionnellement vient du fait que j’ai appris à « mettre en scène » ce que je transmettais. J’ai très souvent travaillé en binôme, et c’était extraordinaire : nous pouvions faire faire à nos stagiaires des choses impensables dans le courant de la vie. Le plaisir de créer un exercice, d’inventer, de dépasser le ridicule est aussi quelque chose qui vient de toutes les formations que j’ai suivies.

Je ne regarde pas la télé, pour moi, le théâtre est, comme l’opéra, un lien avec la vie, une occasion de quitter notre environnement quotidien pour voir évoluer des acteurs, et de goûter l’instant.

J’ai des souvenirs mémorables de spectacles, Nicomède à Avignon avec Laurent Terzieff  (j’avais 19 ans), bien sûr 1789, Le Regard du sourd à Paris, Timon d’Athènes mise en scène de Peter Brook à Fontevraud, Les Troyennes à La Rochelle au bord de la mer et à Saintes dans les arènes, bon nombre de spectacles du Théâtre du Soleil, La Dispute de Marivaux montée par Patrice Chéreau, les spectacles de Roger Planchon, de Peter Brook. …. Et beaucoup d’autres récents.

C’est le théâtre qui a été le déclencheur de mon activité de contestation. Comme je l’ai écrit plus haut, j’étais d’un milieu traditionnel, chrétien. Participer à une action collective de « révolte » m’était impossible. C’est le conflit entre André Cellier et la Mairie de Tours qui m’a poussée à sortir de mes fourneaux et de mon rôle de « mère de famille qui est faite pour élever ses enfants ». J’ai commencé à travailler à 36 ans !

Jean-Marie, très engagé, lui, était aux premières loges de la défense d’André Cellier, jusqu’au jour où j’ai décidé d’aller, moi, place du Palais, faire partie de ceux qui faisaient signer une pétition en soutien à André Cellier. C’est ainsi qu’a commencé une autre face de l’amour du theâtre, celle de l’engagement.

Cet engagement existait déjà, mais dans un autre domaine. 
Wajdi Mouawad, dans le dernier jour de son journal de confinement a énormément insisté sur le  lien créé pendant ces derniers mois.
Il termine en martelant que le spectacle vivant est essentiel dans la survie de ce lien.
Cela rejoint ce que j’essaie de créer depuis toujours, et mon rôle de « relais au CDNT » en est un des aspects.

Ce n’est pas par hasard que j’ai suivi pendant 16 ans les chanteurs et pianistes de l’Académie Francis Poulenc pour leur faire travailler la diction française. Sentir dans notre corps, en particulier dans notre bouche – comme le fait l’enfant quand il apprend à parler – ce qui se passe chez l’autre pour pouvoir le reproduire nous-mêmes, relève de ce lien physique que l’on connaît au théâtre.

En ce sens, j’ai rejoint par des chemins de traverse, ce souhait de ma jeunesse : l’interprétariat.

Interprétariat et interprétation : deux mots d’une même famille.

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